- Quinodoz Danielle, « La crise existentielle du " milieu de la vie ?: La porte étroite », Revue française de psychanalyse, 2005/4 Vol. 69, p. 1071-1086. DOI : 10.3917/rfp.694.1071
LA CRISE EXISTENTIELLE DU « MILIEU DE LA VIE »
La crise du milieu de la vie revêt différentes formes selon les patients. Elle apparaît en général lorsque l’un d’entre eux prend simultanément conscience qu’il n’a qu’une seule vie à vivre, et que la fin de cette unique vie se rapproche inéluctablement. Dans ces circonstances, un patient peut ressentir l’irrésistible désir de redémarrer une nouvelle existence. Mais cette seconde chance risque d’entraîner d’amères désillusions : en effet, cette « deuxième vie » s’avère parfois bien décevante à côté des innombrables possibles que le patient pouvait imaginer.
2 C’est sous l’un de ses aspects rarement mis en évidence que je veux aborder la crise du milieu de la vie. En effet, j’ai remarqué que, chez certains de mes analysants, cette crise était en rapport avec leur sentiment d’identité : « Ce que je vis, est-ce vraiment une vie ? ma vie ? Autrefois, j’attendais d’être “grand” pour vivre : j’ai attendu de terminer mes études, puis de trouver un bon travail, puis de fonder une famille, puis... Jusqu’à quand vais-je donc attendre d’être “grand” ? Attendrai-je donc toujours demain pour vivre ?... Un jour je serai mort sans avoir eu le sentiment d’avoir vécu ! » J’ai observé que ces analysants parviennent à dénouer leur crise existentielle du milieu de la vie au moment où ils découvrent que, pour ressentir leur valeur et la valeur de leur vie, il leur suffit d’être « simplement » eux-mêmes. C’est lorsqu’ils ont le sentiment d’avoir une vie, la leur, que l’angoisse de devoir la quitter diminue. En effet, pour céder sa place, il est nécessaire de sentir qu’on en a une. Or, « être simplement soi-même » avec ses qualités, ses défauts, ses dons, ses handicaps, son histoire, ses parents est, comme toute œuvre d’art, une création à la fois simple et difficile.
3 Si j’ai insisté sur le mot « simplement », c’est pour souligner les efforts épuisants auxquels ces patients s’astreignent parfois pour tenter d’acquérir les talents de leurs maîtres ou de leurs pairs qu’ils admirent et envient secrètement. Certains d’entre eux parviennent à briller en adoptant le style des personnes qu’ils idéalisent, d’autres au contraire s’effacent en n’osant pas énoncer leur opinion de peur qu’elle diffère de l’idéal reçu. Mais, dans les deux cas, ces patients souffrent secrètement de rester en partie aveugles à ce qu’ils pensent, ressentent et éprouvent eux-mêmes. Ils sont trop fascinés par la richesse psychique d’autrui pour percevoir la leur, ou croire en leur propre valeur. Pourtant, personne ne pourra jamais penser, sentir ou éprouver comme eux, puisqu’ils sont les seuls à pouvoir être eux-mêmes. C’est ainsi que, faute de les reconnaître, ils ne transmettent pas leurs richesses et, sans le savoir, en privent les autres.
4 Les patients supportent cet état avec plus ou moins de souffrance jusqu’au moment où se déclare une crise existentielle. Même si cette crise se situe à des âges très variés, je l’appelle crise « du milieu de la vie » en empruntant la même terminologie que E. Jaques (1965). Paradoxalement, les patients qui m’ont convaincue de la nommer ainsi sont ceux qui ont ressenti cette crise à un âge avancé. Il ne s’agit pas, en effet, de calculer selon des critères objectifs si le « milieu » de la vie se situe bien à égale distance de son début et de sa fin, car chacun évalue de façon subjective le temps qui passe selon l’intensité de son sentiment de vivre. Lorsque des patients résolvent cette crise, un nouveau souffle de vie les anime quel que soit leur âge et ils semblent disposer à nouveau de toute la force de leur énergie pulsionnelle.
5 Ces patients gardent le plus souvent leur souffrance secrète. Pourtant, en parvenant à me la communiquer au cours de leur psychanalyse, certains commencent à élaborer leur crise et à acquérir l’audace d’être eux-mêmes. Ils ont besoin d’une longue analyse, car ils réagissent souvent de façon surprenante lorsqu’ils commencent à découvrir leurs propres idées. Au lieu de s’en réjouir, ils semblent tenir leurs pensées et opinions pour quantité négligeable et ils n’en prennent pas soin. On dirait qu’ils n’ont pas confiance que leurs idées puissent se développer. En somme, ils abandonnent le bébé après l’avoir fait naître. Cette réaction d’échec est liée à des difficultés inconscientes : selon les analysants, ce peut être l’envie, la peur de la solitude, ou encore la réouverture d’une blessure narcissique, l’une n’excluant pas l’autre. Par exemple, lorsque l’envie domine, ils estiment, sans en avoir une claire conscience, que leurs propres idées sont fort peu spectaculaires à côté de celles qu’ils envient chez les autres et semblent se dire : « Pourquoi me mettre en peine pour des idées qui ne me valorisent pas autant que je le voudrais ? » Lorsque l’angoisse devant la solitude domine, ils redoutent que leurs idées soient critiquées, voire dénigrées, par ceux qui pensent autrement et qu’ils risquent d’être laissés de côté à cause de leur façon de penser. Ils hésitent alors à oser être eux-mêmes, à prendre conscience de leurs idées et à affirmer leur personnalité, un peu comme chacun peut avoir éprouvé la peur du vide en plongeant pour la première fois dans une piscine. Plutôt que de prendre ce risque, ils peuvent retourner à leurs anciennes défenses : briller en exposant avec art ce qui sera bien reçu, ou s’effacer. Leur souffrance demeure.
LE PLAISIR D’ÊTRE SOI-MÊME
6 Pourtant, lorsque ces patients parviennent à intérioriser un objet bienveillant non idéalisé au cours de leur analyse, leur surmoi sadique cède le pas à un surmoi protecteur. Ils peuvent alors faire l’expérience qu’une création originale, même modeste, a une valeur irremplaçable, sans commune mesure avec une création d’emprunt, aussi spectaculaire soit-elle. Ils découvrent le plaisir d’oser être eux-mêmes.
7 Chez ces patients, le moment où le plaisir d’être soi-même l’emporte sur l’envie ou sur l’angoisse d’affronter la solitude correspond à une première phase dans l’élaboration de leur crise du milieu de la vie. Ils osent prendre le risque de se passer de l’approbation des autres et d’affronter les critiques même si elles font souffrir, car ils commencent à prendre au sérieux leur capacité de créer : ce qu’ils pensent, sentent ou éprouvent est leur création et personne d’autre ne pourra la créer à leur place.
8 Ces analysants perçoivent souvent de façon amplifiée le paradoxe que vit chaque être humain : se sentir à la fois un point anonyme minuscule, perdu dans la foule, et un être immense capable de penser l’univers en se sachant unique pour les êtres aimés. Ainsi, une analysante se sentait ridicule de découvrir les effets dévastateurs qu’avait entraînés pour elle une période d’isolement de quelques semaines survenue lorsqu’elle était bébé, alors qu’elle pensait aux innombrables enfants victimes de catastrophes naturelles ou de guerres. Une autre patiente, lors des entretiens préliminaires, était confuse de me parler de son cancer, alors qu’elle connaissait les statistiques et savait que beaucoup de femmes se trouvaient dans des situations pire qu’elle.
POUR L’ANALYSTE, CHAQUE PERSONNE EST UNE PORTE OUVRANT SUR L’IMMENSITÉ
9 Comme psychanalyste, je me sens au cœur de ce paradoxe, car, même si je reconnais l’intérêt des statistiques et l’utilité d’apporter de l’aide à une multitude d’inconnus, je consacre mes journées de travail à un petit nombre d’analysants. J’ai la même impression que dans un train de nuit traversant la banlieue d’une grande ville : les milliers de fenêtres éclairées évoquent une multitude anonyme d’inconnus qui pourraient disparaître sans que j’en sache rien, mais je suis bouleversée en pensant que, derrière chaque fenêtre, se trouve une personne unique et pleine de mystère qui concentre à elle seule tout l’intérêt de l’univers pour ceux qui partagent sa vie. C’est pourquoi j’aimerais que l’analysante qui peu après sa naissance avait été séparée de ses parents réalise qu’elle est la seule à avoir vécu cette séparation-là. J’aimerais que la seconde patiente sente que son cancer est unique, pour moi comme pour elle. En analyse nous sommes dans le domaine de la personne. Les statistiques mentionnent qu’actuellement dans le canton de Genève une femme sur huit, tous âges confondus, a un cancer du sein ; mais, en psychanalyse, chacune de ces huit femmes a « son » cancer. Il n’y en a pas deux pareils.
10 Le paradoxe auquel ces patients sont sensibles en entraîne un autre : pour penser l’univers et entrer en communication avec lui, chacun de nous est obligé de passer par une porte unique, celle qui a la forme de notre personne. Il s’agit d’une porte étroite car elle a tout juste notre forme et ne peut laisser passer qu’une personne, nous. Personne ne peut penser l’univers tant qu’il croit y accéder à travers la personnalité d’un autre, aussi aimé et admiré soit-il. Une analysante me l’exprimait ainsi : « Si le violon veut chanter comme un piano, il ne créera jamais sa musique. » Je compléterai cette phrase par un corollaire : « Mais c’est parfois dans un orchestre de chambre, que violon et piano perçoivent encore mieux la spécificité de chacun. » En effet, la pensée des autres ne remplace pas notre propre pensée mais aide à la préciser. Je pense également à un collègue qui, lors d’un séminaire, présentait un analysant en pleine crise du milieu de la vie. La musique était le seul domaine qui semblait toucher ce patient envieux, torturé de n’être jamais satisfait de lui-même. Il rabrouait sans cesse avec mépris son analyste : « Pipeau ! Tout ce que vous dites c’est du pipeau ! » J’ai suggéré à ce collègue la possibilité de jouer sur le double sens de l’expression et d’interpréter : « Si je suis un pipeau, faudrait-il que je sonne comme un violon ? Ne pourrais-je pas aussi faire ma musique ? »
ÉLISE ET LA PORTE ÉTROITE
11 Élise m’avait demandé de l’aide au moment où elle traversait une crise existentielle douloureuse qui, selon moi, correspondait à une crise du milieu de la vie : « Je veux vivre avant de vieillir », répétait-elle de différentes façons. Or Élise s’est véritablement épanouie dans son analyse à partir du moment où, acceptant que sa propre analyse soit faite à sa mesure, elle est passée par la porte étroite qui lui correspondait, au lieu de s’escrimer à rechercher l’imposant portique d’entrée qu’elle avait imaginé en entendant ses amis parler de psychanalyse.
12 Élise avait de l’analyse une image bien éloignée de ce qu’elle vivait avec moi : en effet, trois années s’étaient déjà écoulées sans joutes brillantes. De son point de vue, il ne se passait donc rien dans cette analyse. « Est-ce seulement une analyse ? », rageait-elle..« Vous êtes là parce que c’est votre boulot ! Je peux bien souffrir, je peux bien frôler la mort, même mes amis ne s’en aperçoivent pas, ils sont tous indifférents et vous aussi ! » Pourtant Élise poursuivait son analyse assidûment et avec un grand sérieux. Quant à moi, l’analyste, je trouvais qu’il se passait beaucoup de choses passionnantes dans l’analyse d’Élise, même si elle ne les voyait pas. Élise ne percevait pas non plus les nombreuses qualités dont elle me paraissait dotée. Comment l’aider à sentir ce qui se passait ?
13 Élise avait pris la décision d’entreprendre une analyse avec moi au moment où, m’ayant convaincue qu’elle ne voulait pas d’analyse, je lui avais proposé des noms de collègues avec qui elle pourrait entreprendre une psychothérapie. Ainsi, dès les entretiens préliminaires, Élise m’avait transmis inconsciemment, sans mots, un message condensé qui n’avait aucune signification psychanalytique pour elle, mais qui en avait beaucoup pour moi : pour qu’Élise m’accepte comme psychanalyste, il lui fallait inconsciemment faire en sorte que je sois une mère transférentielle rejetante, par exemple en m’amenant à ce que d’autres prennent soin d’elle. Ce message impliquait-il qu’elle ne s’imaginait pas digne d’être reconnue par moi comme mon enfant dans l’analyse, ni d’être acceptée par moi en étant simplement elle-même ? Serait-elle obligée d’entrer chez moi à la dérobée comme s’il n’y avait pas une porte d’entrée à sa dimension ?
14 Les trois premières années d’analyse ont été nécessaires pour que nous découvrions, Élise et moi, les différentes composantes de ce message non verbal en les vivant à travers l’expérience d’une relation de transfert tissée d’incompréhension et d’incommunicabilité. Pour décondenser ce message, les interprétations verbales ne suffisaient pas, il nous fallait éprouver les affects que ce message impliquait ; nous avions besoin d’en faire l’expérience. En effet, mes interprétations tombaient à plat ou suscitaient une immense colère. Élise me répétait : « Vous ne comprendrez jamais ! » Pourtant l’assiduité d’Élise me confortait dans l’idée qu’elle percevait inconsciemment le processus souterrain en marche. De plus, quelques interprétations au niveau des sensations ouvraient parfois une porte de communication entre nos deux mondes internes. Elles restaient, pour Élise et pour moi, des points de repère importants qui permettaient de garder confiance et indiquaient que nous étions sur le bon chemin, le nôtre.
15 J’avais souvent peur d’Élise et de son agressivité. Cela me paraissait d’ailleurs bien normal. Il était inévitable que je ressente douloureusement les violentes attaques d’Élise à mon égard, même si j’en comprenais la signification transférentielle et leur utilité pour le déroulement du processus analytique. D’ailleurs, Élise jouait bien le jeu de l’analyse : « Vous êtes là pour cela, disait-elle, c’est votre métier. » L’important était que je sache de quoi était faite ma peur : avais-je peur d’être rejetée ? de disparaître ? Était-ce une peur semblable à celle que la mère d’Élise aurait pu éprouver au contact d’une fille qui risquait de la critiquer et de la trouver nulle quoi qu’elle dise ? Mais cette peur n’était-elle pas également une peur éprouvée par Élise qu’elle projetait inconsciemment en moi afin que je lui donne un sens ?
UNE PORTE À LA FORME DE CHACUN
16 C’est alors qu’une image s’est imposée à moi dont je ne comprenais pas de suite la portée ...